Jésus est ressuscité…qu’est-ce que cela change ?

La Cène à Emmaüs, Le Caravage

La Cène à Emmaüs, Le Caravage© DR

La Cène à Emmaüs, Le Caravage
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Une table. Elle est recouverte d’un tapis et, par-dessus, d’une nappe d’un blanc éclatant. Une corbeille de fruit. A gauche, un pain, un broc de céramique, une carafe d’eau, et derrière, un verre de vin. Derrière la corbeille, un bol de terre et un autre pain. Sur un plat, au milieu de la table, un poulet rôti. Au fond, un troisième pain que surplombe la main d’un des trois convives.

Un convive nous fait face. Il est jeune, imberbe. Il a un visage rond, les cheveux longs et bouclés. Il porte un vêtement rouge et son épaule gauche est recouverte par un manteau blanc. Ce blanc évoque la pureté de celui qui nous fait face et rappelle le linceul dans lequel il a été déposé. Son autre main, tendue en notre direction, traverse la surface de la table jusqu’à presque toucher le front d’un de ses deux compagnons attablés avec lui.

Ce sont des pèlerins, des gens simples. L’un a environ quarante ans, barbu, brun. Il a la manche droite de sa chemise vert-foncé trouée au coude. L’autre vraisemblablement plus âgé, a la coquille de Compostelle agrafée sur le revers de son gilet. Il écarte les bras en croix.

Surplombant la scène, un homme debout à côté de la table, le visage tourné vers l’hôte qui nous fait face. Il est jeune, lui aussi, coiffé d’un bonnet blanc, vêtu simplement. Ses mains s’accrochent à sa ceinture.

Jésus a été crucifié et mis au tombeau. Pourtant, il est là, présent, à table, sous le regard de l’aubergiste, avec deux compagnons de route qui l’ont prié de rester avec eux. Le Christ, par ses vêtements, vient d’un temps qui n’est pas celui de ceux qui l’entourent, ni d’une autre époque : il appartient à tous les temps et les transcende tous.

La table est bien garnie ! Tout d’abord, la corbeille de fruits. Pommes, raisin, figue, poire et grenade font partie de cette réflexion sur la création, la vie et la mort. Caravage reprend ici les évocations symboliques des vanités. Le panier est disposé en équilibre sur le rebord de la table : c’est la précarité de l’existence, tout peut basculer d’un moment à l’autre, à la moindre secousse. Cette vie est fragile, comme le verre. La pomme (rappel évident du Péché originel) est gâtée et côtoie d’autres fruits qui sont sains, allusion à la coexistence de principes opposés. Avec les feuilles de vigne, l’on pense à cette parole du Christ : « Je suis la vigne ; vous, les sarments » (Jean 15, 5a).

Le raisin, tout comme la grenade ouverte, rappelle la Passion et le sang que Jésus a versé pour nous. Il est à mettre en relation directe avec le verre de vin. La Passion est également rappelée avec cette volaille, dont la surprenante présence sur cette table évoque ce chant du coq qui fit prendre conscience à Pierre de son reniement. Ces mets sont disposés en vue d’un repas qui, pour les chrétiens, a une signification particulière, primordiale. Ce repas a lieu après un temps de marche où Jésus a commencé à ouvrir les yeux de l’intelligence de ses deux compagnons, « interprétant dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Luc, 24, 27) Il a lieu à l’intérieur. La route est finie. Ce repas est-il une eucharistie ?

Le repas d’Emmaüs est le signe de la puissance et de la miséricorde du Seigneur, en même temps que l’annonce d’une réalité à venir. En effet, à Jérusalem, lors de la Cène, Jésus effectue son sacrifice et donne à son peuple le moyen d’y participer. Après la déchirure du temps que provoque la Résurrection, le repas d’Emmaüs, nouveauté absolue, marque le début de l’étape sacramentelle, celle qui dure jusqu’à la fin des temps et qui concerne toute l’humanité : l’aubergiste, qui ne comprend pas ce qui se passe, est lui aussi invité à y participer puisque l’ombre du Christ forme pour lui un nimbe et les réunit de manière immatérielle…

Père Frédéric Curnier-Laroche, historien de l’art et prêtre du diocèse d’Autun